Histoire de Pointe Saint-Pierre
Extraits du texte de Pierre Rastoul, paru dans le Magazine Gaspésie au printemps 1998.

Bornée au nord par la baie de Gaspé et, au sud par celle de Malbaie, la Pointe Saint-Pierre s'avance au coeur du golfe Saint-Laurent tel un tremplin, ouvrant de trois côtés sur la mer de larges horizons. Depuis la petite anse qui en occupe le flanc nord, l'endroit offrait au siècle dernier un accès priviligié aux bancs de pêche situés à proximité de la "côte de Gaspé", notamment le banc des Américains.

En outre, sa position géographique - presqu'à mi-chemin entre les pôles économiques de Gaspé et de Percé - prédestinait le site à une exploitation intense par les pêcheurs et les entreprises qui les employaient.

Dans son état actuel, on imagine mal que le site de Pointe Saint-Pierre fut jadis l'un des établissement de pêche les plus importants de la côte, avec une occupation humaine et l'un des bâtis les plus denses de la Gaspésie. Là où désormais ne subsistent que quelques maisons anciennes, il se trouvait durant la seconde moitié du 19e siècle près d'une centaine de bâtiments : résidences, cookrooms, chafauds, entrepôts et magasins, sans compter les dépendances agricoles et les boutiques d'artisans qui desservaient les entreprises locales. La qualité architecturale de certaines maisons conservées sur le site (les maisons Legros et Fauvel, en particulier) laisse deviner que ces constructions veillaient autrefois sur beaucoup plus qu'un champs semi-désert exposé à tous les vents : leurs propriétaires, visiblement, avaient été fort prospères.

L'activité historique de Pointe Saint-Pierre s'est surtout concentrée dans le secteur de l'anse où, assez tard - probablement vers la fin du 19e siècle - , on a installé un quai d'importance, implanté dans le prolongement de l'éperon rocheux qui ferme l'anse à l'extrémité est.

 

 

Le quai était appelé à desservir le trafic maritime de plus fort tonnage qui fréquentait la pointe, notamment les navires qui effectuaient le transport outremer du poisson pour le compte des entreprises locales; mais aussi, on y accueillait les goélettes qui effectuaient le cabotage côtier avec leurs marchandises, de même que les steamers qui amenaient des passagers. Quant aux barges des pêcheurs, on utilisait plutôt la surface de l'anse, où de longs cordages reliant le rivage à des bouées ancrées plus au large, servaient à amarrer sur leur tangons les barges de pêche rattachées à chacun des établissements.

Il n'existe pas d'indications claires quant à une occupation des lieux sous le régime français, exception faite d'une chapelle de missionnaires à la fin du 17e siècle, ainsi que d'une possible fréquentation par des pêcheurs saisonniers durant la première moitié du 18e siècle. Ce n'est toutefois que vers 1785, à peu près au temps de l'arrivée des Loyalistes dans le secteur de Gaspé, qu'on assiste à l'installation d'établissements vraiment "permanents" à la Pointe Saint-Pierre. Ce sont d'abord des entrepreneurs de pêche qui se sont implantés, comme la topographie des lieux l'y prédestinait.

Lorsqu'en 1866, Thomas Pye visite la Pointe Saint-Pierre, il trouve sur place trois entreprises de pêche en opération : John & elias Collas Co., John Fauvel Co. et Alexandre et LeGresley. Fondées durant les années 1850, toutes se développent au fil des transactions de propriétés fort complexes, souvent par le rachat d'entreprises existantes déjà vouées à la pêche : de plus grandes, mais aussi de plus modestes. La John & Elias Collas Co. constitue en fait, l'établissement le plus révélateur de toute l'histoire de la pointe Saint-Pierre : d'une part, ce fut le plus étendu de tous les postes locaux, mais aussi, les Collas ont joué un rôle fondamental dans l'histoire des pêches gaspésiennes dans leur ensemble. Aux côtés des Collas, John Fauvel et ses fils exploitent longtemps une entreprise d'importance, tandis que les Alexandre, LeGresley, LeMarquans et LeGros composent une longue succession de sociétés et de familles apparentées qui ne constituent, en fait qu'un seule et même entreprise commerciale opérant en continuité sur une période de près d'un siècle.